Fédération Européenne des Cités Napoléonienne

Gehe zu Navigation | Content | Language

Le thème

"Napoléon avait semé la guerre en Europe mais aussi modernisé cette dernière ..... les forces qui se soulevèrent contre le parvenu étaient celles de l'ordre ancien. "

Martin Schulz

 
Leipzig 1813 - 1913 - 2013:
Commémoration de la Bataille des Nations et de son monument
Discours de Martin Schulz, Président du Parlement européen
18 octobre 2013
- Seules les paroles prononcées font foi -

Monsieur le Maire,
Monsieur le Ministre-président,
Cher Monsieur Schwarzenberg,
Excellences,
Mesdames et Messieurs,

Nous nous trouvons devant un monument angoissant ;
un monument gigantesque de 90 mètres de hauteur pesant trois cents tonnes ;
un monument monstrueux, dont le langage imagé et les statues martiales des gardiens ne nous
sont pas seulement devenues étrangères, mais sont aussi l'expression d'une mentalité
nationale chauviniste que nous avons heureusement surmontée en Europe.
Un monument qui nous avertit cependant encore aujourd'hui :
nous nous trouvons dans un mémorial.
En ce lieu eurent lieu les combats les plus sanglants de la Bataille des Nations de Leipzig.
En ce lieu, la plupart des soldats perdirent leur vie.
En ce lieu, les morts furent enfouis.
Nous nous trouvons sur une fosse commune.
Cent jours après la Bataille des Nations, le 18 octobre 1913, l'empereur Guillaume II
inaugurait ce monument. A la veille de la Première Guerre mondiale.
Rétrospectivement, la Bataille des Nations de 1813 se lit presque comme un signe avantcoureur
des destructions qui auront lieu cent ans plus tard.
Avec 600.000 soldats d'une douzaine de nations, la Bataille des Nations fut la plus grande
bataille des temps modernes jusqu'à la Première Guerre mondiale.
La guerre fait rage aux portes de Leipzig. Plus de 90.000 soldats meurent misérablement sur
les champs de bataille. Des milliers décèdent plus tard d'horribles blessures et des épidémies
qui sévissent. Jamais, même ultérieurement, il n'y a eu autant de morts de guerre en
Allemagne en si peu de temps, en seulement quatre jours.
La fière ville de commerce de Leipzig a été gravement endommagée par les bombardements
et les incendies. Dans ses rues, des scènes horribles s'y déroulent : blessés, mourants et
cadavres recouvrent les chemins, les piétons les enjambent simplement. Des cadavres de
chevaux se décomposent. Les draps de lit et les vêtements sont déchirés en pansements. Des
hôpitaux d'urgence sont aménagés dans des églises, des écoles et des granges, deviennent des
fosses communes, répandent la puanteur et le typhus. Plus d'un dixième des 38.000 habitants
de Leipzig sont victimes de l‘épidémie. Les gens souffrent de la faim. Les stocks sont vides.
La récolte anéantie. Le bétail abattu.
A l'époque, en 1813, les gens nourrissaient encore un grand espoir par cet énorme sacrifice:
l'espoir de la libération et de l'unité.
La libération de la tyrannie.
L'unité de l'Allemagne.
En cachette, des tracts patriotiques et des poèmes nationalistes furent remis dans le dos des
censeurs. A cette époque, le nationalisme naissant était souvent une force progressiste
libertaire qui enflammait les gens pour la liberté, l'autodétermination et la démocratie.
Car à l'époque, ils ne connaissaient pas encore les deux visages de Janus du nationalisme.
Le nationalisme au sens de la fierté nationale développe une force incroyablement conciliante
vers l'intérieur, créé la solidarité entre les êtres humains qui ne se regardent jamais en face et
et fonde l'identité.
Le nationalisme a donné naissance à l'idéologie de la supériorité sur les autres, mais aussi à
des forces énormément destructrices ; des forces qui ont contribué de manière décisive au
catastrophes du 20e siècle. Des forces qui ne devaient être domptées que 150 ans plus tard
avec l'union européenne.
Mesdames et Messieurs,
La Bataille des Nations de Leipzig est un événement-clé de l'histoire de l'Allemagne et de
l'Europe. Il a souvent été sous-estimé combien la violence des événements de Leipzig a
durablement influencé le siècle suivant.
Revenons à l'année 1813. L'empereur militaire Napoléon avait semé la guerre en Europe,
mais avait aussi modernisée cette dernière. Au sein de quelques royaumes allemands, il y
régnait alors l'égalité devant la loi et plus de servage. Pour cela, Napoléon a été admiré,
vénéré, voire glorifié par certains.
Cependant, le blocus continental et les paiements contributifs apportèrent la pauvreté.
L'occupation et la tutelle réveillèrent la résistance.
La censure et les recrutements forcés réchauffèrent les esprits.
Après la campagne de Russie dévastatrice de 1812, l'admiration de jadis pour Napoléon se
changea carrément en haine. L'opportunité d'une guerre de libération était ainsi venue.
Certainement, Mesdames et Messieurs, on ne doit pas se faire des illusions quant à une chose.
Les forces qui se soulèvent ici contre le parvenu, l'empereur « auto-sacré », sont celles de
l'ancien ordre.
Regardons les protagonistes : L'empereur François Ier d'Autriche, sacré empereur
d'Allemagne en tant que François II en 1792, se rallie à l'entente du roi Frédéric Guillaume
III de Prusse et au tsar Alexandre Ier de Russie. Le Prince impérial de Suède, Karl Johann, se
ralliera avec ses troupes. Des monarques qui fondent encore en partie leur légitimité sur le
droit divin.
La Bataille des Nations de Leipzig sera « la dernière bataille royale » et « le premier conflit
armé avec des moyens stratégiques de l'époque moderne », comme l'écrit Andreas Platthaus
dans son ouvrage « 1813 » qui fit date. La Bataille des Nations marque le tournant d'une
époque.
Dès 1793, la France a introduit la « levée en masse », le service militaire qui vaut aussi en
Prusse à partir de 1813.
On combat et meurt pour la patrie. C'est une idée nouvelle. Le nationalisme devient
l'instrument puissant de la mobilisation, de la levée des troupes dans des ordres de grandeur
jusqu'alors inimaginables. Les jeunes hommes partent enthousiastes chanter des chants au
combat et dans la mort.
Il est manifeste que la masse des soldats que l'on livre à la bataille, la foule massive, devient
un élément tactique de la conduite de la guerre. Plus tard, on parlera de sang froid de
« matière humaine ». Une pensée qui ne fait aucune différence entre la vie d'un jeune homme
et la valeur de la matière des armes. Cette pensée sera perceptible pour la première fois à la
Bataille des Nations de Leipzig.
Des générations entières de jeunes hommes seront anéanties dans des guerres ultérieures.
Dans les tranchées de Verdun.
Sur les champs de la Marne et de la Somme.
Mesdames et Messieurs,
Le « peuple » de Leipzig est aussi un signe précurseur pour l'avenir. Le nationalisme y
montre son second visage, son visage haineux. Ainsi, Ernst Moritz Arndt écrit en 1813 non
seulement sur la « pureté innée » des Allemands qui ne sont pas « devenus des hydrides »,
« rendus bâtards par des peuples étrangers » (...). Mais aussi : « Je veux la haine contre les
Français, pas seulement pour cette guerre, je la veux pour longtemps, je la veux pour
toujours ».
C'est cette folie d'une hostilité héréditaire entre Français et Allemands qui a précipité nos
deux pays dans trois guerres autodestructrices.
Ce sont ces démons de la haine, de l'intolérance, de la folie des races qui réduiront deux fois
en cendres l'Europe du 20e siècle. Ces démons ont été bannis avec l'intégration européenne.
Mais ne nous trompons pas : les démons existent encore aujourd'hui et de temps à autre ils
montrent aussi leur horrible visage dans l'Europe de 2013.
J'observe avec préoccupation comment un « re-nationalisme » se répand de nouveau en
Europe. La crise menace de nous disperser nous, Européens, au lieu de nous unir plus
étroitement.
Des préjugés sur d'autres peuples que l'on pensait surmontés depuis longtemps, voire des
idées préconçues, sont de nouveau en marche.
Je suis également indigné que des hommes politiques allemands soient photographiés en
uniforme nazi dans des journaux grecs.
Je suis indigné que des hommes politiques allemands parlent d'autres peuples en donneurs de
leçons. On parle ici de « grecs paresseux » à qui il « faudrait donner une leçon ».
Je suis effrayé qu'il soit de nouveau possible d'exclure des minorités : la haine ne vise pas
seulement les Roms, un antisémitisme latent ne peut pas ne pas être remarqué dans de
nombreux pays.
Nous tous devons intervenir contre le retour de modes de pensée qui ont toujours apporté le
malheur aux peuples de l'Europe.
Mesdames et Messieurs,
pour les dynasties royales, la victoire sur Napoléon est aussi une victoire sur les idées de la
Révolution française. Le temps doit revenir en arrière, l'ancien ordre à l'intérieur et à
l'extérieur être rétabli et le « volcan de la Révolution » être éteint pour toujours.
Le Congrès de Vienne au « Palais im Ballhaus » veut négocier un ordre d'après-guerre qui
doit à l'avenir empêcher les conflits interétatiques.
Cela fonctionne au début, mais ne durera pas. Car il manque encore la reconnaissance qu'un
équilibre des forces sans obligation ne suffit pas à garantir la paix.
Marschall Blücher décrit les négociations de Vienne avec couleur : « Le Congrès s'apparente
à la foire d'une petite ville où chacun mène son bétail pour le vendre et l'échanger. » Les
frontières sont tirées derrière des portes closes. Des territoires cédés. Chacun soucieux de ses
propres intérêts. Aspirant à maximiser son propre bien. L'idée d'un bien commun n'existe
pas.
Nous sommes arrivés au jeu à somme nulle du système étatique moderne, dans lequel chaque
Etat national cherche à faire passer ses intérêts nationaux par tous les moyens, parfois même
la guerre. Que chacun puisse gagner par la coopération, cette idée aussi ne s'imposera en
Europe que dans la seconde partie du 20e siècle.
Oui, les espoirs des champions de la liberté pour l'unité de l'Allemagne, l'autodétermination,
les droits à la liberté, ne sont pas exaucés par le Congrès de Vienne. Le Congrès de Vienne
rétablit l'indépendance de petits Etas allemands, mais cela reste une confédération d'Etats
peu serrée. A l'inverse de la Bavière, du Pays de Bade et du Wurtemberg, la Prusse et la Saxe
ne reçoivent pas de constitution. En 1819 suivront les dispositions de censure de Karlsbad.
Mais dans le monde, les idées de liberté, d'unité et de démocratie ne sont désormais plus à
taire. Sans cesse, les Allemands, souvent sous la bannière noir-rouge-or, exigeront la
souveraineté du peuple, des élections libres, la liberté d'opinion, l'égalité et la démocratie.
1817 à la Fête de la Wartburg
1832 à la Fête de Hambach
1848 dans l'Eglise Saint-Paul
1918 lors de la révolution de novembre
1989 aux manifestations du lundi à Leipzig.
Mesdames et Messieurs,
La Bataille des Nations de Leipzig marque aussi d'une autre manière le début d'une nouvelle
époque. Comme Andreas Platthaus l'écrit : « Les guerres totales que Napoléon avaient
imaginées, ont établi une nouvelle ère (...) ». La première moitié du 20e siècle a été l'ère de la
guerre totale.
La Première Guerre mondiale : sept millions de civils tués, dix millions de soldats morts.
Toute une génération de jeunes hommes, éduqués dans le régiment d'exercice de 1870,
croyant à la fidélité, à l'esprit chevaleresque et à l'honneur sur le champ de bataille, traqués
dans la technique militaire froide du 20e siècle, meurent misérablement sur les champs de
bataille. Il ne reste qu'un continent traumatisé.
Le résultat : Versailles 1918. Avec le message à l'Allemagne, « A genoux, au pilori, vous
êtes les fautifs ». Terrasser une fois pour toutes l'ennemi devait cette fois apporter la paix à
l'Europe.
La suite : la République de Weimar, le fascisme, la Seconde Guerre mondiale avec 55
millions de morts, 6 millions de juifs assassinés.
Aujourd'hui, il est de nouveau question que les liens économiques sont la meilleure
protection contre la guerre. Que pour cette seule raison dans l'Europe d'aujourd'hui, même si
l'UE n'existait pas, une guerre puisse être entièrement exclue... Les relations étroites, les
interdépendances peuvent rendre une guerre moins vraisemblable, mais n'immunisent pas
contre la guerre.
Nous, qui vivons au siècle de la mondialisation, oublions souvent qu'il a déjà existé un
monde qui était indépendant de façon semblable au nôtre : l'Europe des années 1910. J'ai
découvert une citation dans le magnifique ouvrage de Florian Illies « 1913 », qui m'a rendu
pensif. Dans son best-seller mondial, Norman Angell 1911 illustre « que l'ère de la
mondialisation rend les guerres mondiales impossibles, car tous les pays sont
économiquement trop liés depuis longtemps (...) » une guerre n'ayant pas de sens en réseau
des réseaux économiques, des relations internationales en matière de communication et
surtout dans le monde des finances (...). » Beaucoup de contemporains considéraient en 1913
une « grande guerre » comme impossible à cause de l'imbrication économique. Die deutsche
Wirtschaft würde Kaiser Wilhelm in die Armee fallen, pensait-on. Et, comme Christopher
Clarke l'écrit, on se dirigea « en somnambule » vers la première catastrophe du 20e siècle.
La guerre totale régnait un an plus tard en Europe. Il n'en resta qu'un continent dévasté et
traumatisé.
Ce n'est qu'après la catastrophe des deux guerres mondiale que la paix n'a pu être préservée
en Europe que par l'alliance des peuples et la création d'institutions transnationales.
Le projet de paix en Europe est né dans les heures les plus sombres de notre continent. Les
images des champs de bataille ensanglantés n'avaient pas encore pâlies, les blessures pas
encore cicatrisées, les maisons détruites pas encore reconstruites qu'une idée brillante vint à
des hommes et des femmes de courage. Unis par le serment « Plus jamais la guerre », ils
proposèrent de teindre la main à l'ennemi héréditaire en signe de réconciliation, d'intégrer les
coupables à la communauté, d'abattre les murs et de communautariser les principales
industries de guerre.
Parce qu'ils sentaient que nous, en Europe, ne pouvions plus séparer nos intérêts de ceux de
nos voisins. Parce qu'ils sentaient que l'on est plus fort ensemble que seul.
Les mères fondatrices et les pères fondateurs ont offert un système immunitaire contre la
guerre à l'Europe. Et il ne consiste pas, comme les anciens dirigeants des Etats le pensaient,
dans l'équilibre des forces, les imbrications économiques ou le fait d'humilier ou d'affaiblir
l'ennemi. Le système immunitaire, et il s'agit vraiment d'une idée géniale, consiste à se doter
d'institutions communes au sein desquels on procède suivant la méthode communautaire.
La méthode communautaire est l'âme de l'Union européenne. La méthode communautaire
signifie : régler les conflits par le dialogue et le consensus. Miser sur la solidarité et la
démocratie à la place du droit du plus fort. Maîtriser l'équilibre des intérêts entre les petits
Etats et les grands Etats, entre le nord et le sud, l'est et l'ouest ; place l'intérêt de tous audessus
des intérêts personnels.
Parfois, cela peut être fastidieux, parfois cela peut énerver, mais lorsque l'on est aujourd'hui
sur les champs de bataille du passé, devant les fosses communes dans lesquelles
d'innombrables jeunes hommes ont été enterrés, alors on sait pourquoi nous devons accepter
avec joie de cruelles négociations marathon à Bruxelles.
Mesdames et Messieurs,
le fait que la Ville de Leipzig avec ses citoyens engagés qui ont largement fait avancer la
Révolution paisible de 1989, trouvent le courage de placer ce monument si troublant consacré
à la Bataille des Nations dans un contexte nouveau est une action positive et courageuse. Pour
cela, je souhaite vous féliciter.
Vous nouez ainsi avec les traditions progressives libertaires qui existaient déjà au temps de la
Bataille des Nations. Et existaient aussi en 1913. Tandis que l'empereur Guillaume célébrait
ici sa cérémonie inaugurale nationale chauviniste, le social-démocrate Georg Ledebour
regrettait déjà lors d'une manifestation opposée devant le Reichstag à Berlin : « la décadence
de la pensée nationale [...] », « née comme un enfant des efforts de paix ». C'est cette
tradition dans laquelle nous voulons nous placer aujourd'hui.
Nous ne sommes pas réunis ici à un lieu de souvenir allemand, mais aussi européen. Des
personnes de l'Europe entière sont aujourd'hui rassemblées sur les champs de bataille du
passé pour parler de notre avenir commun.
Aujourd'hui, nous ne saisissons plus les guerres du passé comme des mythes nationaux
héroïques, qui ont trop souvent été instrumentalisées pour faire mourir misérablement les
gens afin de satisfaire les phantasmes de grande puissance de leurs souverains.
Aujourd'hui, nous reconnaissons que les guerres ont toujours apporté une souffrance infinie
aux humains de tous côtés. Nous avons appris à partir des erreurs du passé.
Des jeunes gens d'Estonie, de Suède, de Grande-Bretagne, de France, d'Italie, des Pays-Bas,
d'Autriche, de Pologne, de Russie de Suède et d'Allemagne vont lire ce soir un message de
paix ensemble devant ce monument. Ces jeunes gens ont le même âge que beaucoup des
soldats tombés ici en 1813. Le monument doit ainsi nous rappeler que nous vivons
aujourd'hui dans une époque meilleure.
En Allemagne particulièrement, cela a duré longtemps jusqu'à ce que les courants libéraux et
démocratiques du nationalisme du mouvement réuni sous la bannière noir-rouge-or
s'imposent. C'est dans cette tradition de Georg Ledebour dans laquelle nous voulons nous
placer aujourd'hui.
J'appartiens à la première génération d'Allemands qui ne vivra pas de guerre du berceau à la
tombe. Je souhaite que mes enfants et mes petits-enfants ne doivent jamais vivre une guerre
au cours de leur vie. Que nous ayons l'espoir fondé qu'ils vivent en temps de paix, nous ne le
devons pas à l'esprit de ce monument, nous le devons à l'esprit de l'union européenne.
Quiconque vit l'enthousiasme et la confiance des jeunes gens réunis ici aujourd'hui, ne craint
pas pour l'avenir de notre continent.
Je vous remercie de votre attention.

DE L'EUROPE DES EMPIRES A L'EUROPE DES CITOYENS

(Conférence de Charles Napoléon à Iéna lors du Jour d'Europe)

Mesdames, Messieurs,
Je vous remercie de m'avoir invité à participer à cette journée de l'Europe dans les locaux de la prestigieuse université Friedrich-Schiller.

Je salue et remercie le président de l'Université, le docteur Klaus Dicke et le Maire de Jéna, mon ami, le docteur Albrecht Schröter.

C'est un privilège et un plaisir de rencontrer les enseignants et les étudiants de l'université mais aussi les citoyens de la ville de Jéna que je salue chaleureusement.

Je m'exprimerai en ma qualité de citoyen français, ami et admirateur de votre pays, comme citoyen actif de la nation européenne en cours de construction et comme président de la fédération européenne des cités napoléoniennes dont la ville de Jéna est vice-présidente.

Notre fédération présente dans 7 pays de l'Union Européenne rassemble plus de quarante villes traversées par l'histoire de la révolution française et par Napoléon. Elle développe des actions communes dans le domaine de la culture et du tourisme. Elle croise des regards différents et complémentaires sur une page commune de notre histoire. C'est une source d'enrichissement mutuel et une manière de contribuer à écrire un récit historique européen.

Profitant de cette journée consacrée à l'Europe des citoyens, je voudrais réfléchir avec à la manière dont on est passé en deux siècles de l'Europe des empires à l'Europe des citoyens.

Quelle conception de l'Europe à la veille de l'Etat prussien ?

Votre ville a été il y a un peu plus de deux siècles témoin d'un épisode marquant dans l'histoire européenne. Je veux parler de la fameuse bataille de Jéna et d'Auerstedt du 14 octobre 1806 qui marque la défaite provisoire de l'Etat prussien et ouvre à l'empereur des Français les portes de Berlin. Cette même année 1806 où la fiction du Saint-Empire romain germanique, celui de Charlemagne, cesse d'exister à la suite de la bataille d'Austerlitz. Nous sommes à la veille de la création de l'état prussien.

Napoléon Bonaparte était porteur d'une conception de l'Europe qui fascinait Hegel. Il fait part de ses sentiments à son ami Niethammer. Voyant passer Napoléon sous les remparts de votre ville en octobre 1806 il lui dit : J'ai vu l'empereur, cette âme du monde, sortir de la ville pour aller en reconnaissance. C'est une sensation merveilleuse de voir un pareil individu qui, concentré ici sur un point, assis sur un cheval, qui s'étend sur le monde et le domine ! Ces mots expriment la fascination qu'exerçait Napoléon, le personnage et son œuvre, sur le plus grands penseurs de l'état moderne.

Pour Hegel, comme pour les révolutionnaires français de 1789, un ordre nouveau allait naître. Ils l'attendaient avec impatience. Dans toute l'Europe, la nation allait remplacer la monarchie, la liberté allait remplacer la féodalité, des citoyens libres et égaux allaient se lever pour remplacer les sujets des rois. Napoléon Bonaparte était alors perçu par les intellectuels progressistes de son temps comme le héros de cette mutation.

Car dix ans après le début de la révolution la France était lasse du désordre et du risque que les armées des monarchies européennes faisaient peser. Le pays se donne pour chef le meilleur général de son temps. Il était le seul capable d'apporter la paix intérieure et d'écarter les menaces de l'envahissement sans abandonner l'héritage révolutionnaire.

Napoléon était un des rares hommes de son époque à connaître personnellement des cultures non occidentales puisqu'il qu'il avait mené une campagne en Egypte en 1798. Il avait donc une conception précise, fondée sur l'expérience, de ce qu'était et de ce que n'était pas l'Europe.

Né en Corse, Napoléon rattache naturellement l'Europe à la civilisation romaine et au monde chrétien. Sa culture est classique : il a lu les auteurs latins et les écrivains du siècle des Lumières. Pourtant les frontières de son Europe sont assez floues et comprennent la Russie et même l'ancien empire de Byzance, l'actuelle Turquie. Mais il exclue l'Angleterre considérée comme une île étrangère au continent.

Il voulait rassembler des peuples pour préparer l'avenir. Il dira dans ses Mémoires : on compte en Europe plus de trente millions de français, quinze millions d'Espagnols, quinze millions d'Italiens, trente millions d'Allemand : j'eusse voulu faire de chacun de ces peuples un seul et même corps de nation. C'est avec un tel cortège qu'il eut été beau de s'avancer dans la postérité.

Sa conception de l'Europe ressemble davantage à celle de Charlemagne qu'à celle de Robert Schuman. Pour lui, l'Europe devait se construire autour de la France et de son empereur, comme elle s'était construite autour de Carolus Magnus dans son empire d'Occident.

Dans ses Mémoires, il ajoute : J'eusse voulu pour toute l'Europe l'uniformité des monnaies, des poids, des mesures ; l'uniformité des législations. Pour quoi mon code civil n'eût-il pas servi de base à un code européen, et mon université impériale à une université européenne ? De la sorte, nous n'eussions en Europe composé qu'une seule et même famille. Chacun en voyageant n'eût pas cessé de se trouver chez lui.

Il voulait rassembler les peuples pour leur apporter les progrès de son temps. Comme la Communauté européenne de Robert Schuman a commencé par le charbon et l'acier, lui pense aux avantages concrets de l'Europe pour la vie quotidienne des citoyens.

Il a une vision de l'Europe tournée vers le futur : Je ne pense pas qu'après ma chute il y ait en Europe d'autre grand équilibre possible que l'agglomération et la confédération des grands peuples.

La référence à Charlemagne
Napoléon se réfère très souvent à Charlemagne. Depuis sa mort à Aix-la-Chapelle en 814, Charlemagne a toujours été un enjeu de l'histoire européenne. C'est un personnage mythique invoqué dans tous les pays qui ont été sous sa domination c'est-à-dire dans une bonne partie de l'Europe. Sa mémoire est d'autant plus facile à invoquer que sa vraie personnalité reste obscure et que l'on ne sait même pas de manière exacte l'année et le lieu de sa naissance.

En octobre 1804, Napoléon se rend sur le tombeau de Charlemagne à Aix la Chapelle. Par un hasard étonnant c'est là qu'il apprend que l'empereur François 1er d'Autriche, alors empereur du Saint Empire romain d'occident, abdiquait de ses fonctions et lui cédait l'empire et le faisait donc successeur symbolique de Charlemagne. C'est un moment très important que je vais essayer d'expliquer.

Je fais d'abord un retour en arrière :
Comme vous le savez, le Saint-Empire romain de la nation germanique (Heiliges römisches Reich deutscher Nation, appelé parfois Premier Reich pour le différencier du Reich de Bismarck) était un regroupement des terres d'Europe occidentale et centrale au Moyen Âge dirigé par l'Empereur romain germanique. Il se veut l'héritier de l'Empire d'Occident des Carolingiens qui avait disparu au 10éme siècle, mais également il se rattache aussi à l'Empire romain avant lui. Il est le protecteur du pape lui-même successeur de Saint-Pierre. L'empereur protège l'église catholique comme les derniers empereurs romains l'avaient fait avant la chute de Rome. Le pape exerce sur l'Europe du Moyen-Age un pouvoir religieux et temporel. C'est lui par exemple qui sacre les rois. L'adjectif Saint n'apparaît que tardivement - sous le règne de Frédéric Barberousse, en 1157 - pour légitimer ce pouvoir temporel et politique de manière divine.
L'étendue et les frontières du Saint-Empire ont été considérablement modifiées au cours des siècles. Au temps de sa plus grande extension, l'Empire comprend presque tout le territoire de l'actuelle Europe centrale ainsi que des parties de l'Europe du Sud.

L'Empire assure la stabilité politique et la résolution pacifique des conflits en endiguant les excès du pouvoir : il offre une protection, aux sujets contre l'arbitraire des seigneurs, et aux ordres moins importants contre toute infraction au droit commis par les ordres plus importants et par l'Empire même. Le 1er Reich est donc la première tentative de construire un ordre politique européen supra national dans l'intérêt des peuples.

À partir du milieu du 18ème siècle l'Empire ne peut plus protéger ses membres. Ce fut la cause de son effondrement. Les conquêtes napoléoniennes et la création de la Confédération du Rhin démontrent la faiblesse du Saint-Empire. Le Saint-Empire romain germanique disparaît donc le 6 août 1806 lorsque François II dépose sa couronne pour n'être plus qu'empereur d'Autriche et la transmet à Napoléon Bonaparte.

La transmission de cette couronne à un général français issu de la révolution avait un caractère irréel. Comment Napoléon qui n'hésitait pas à jeter le pape en prison pouvait-il se présenter comme le protecteur de l'église catholique de Rome ? Le Saint-Empire était mort.

Napoléon cherchait par ce geste symbolique une légitimité qui lui permette de se hisser au-delà de la France dans la construction d'une Europe dont il deviendrait le chef. Pour lui comme pour Charlemagne l'Europe est un empire.

Le rêve de la grande nation se brise sur les nations

Comment un homme de la révolution en est-il arrivé là ?
Au début de sa carrière Napoléon combat les monarchies européennes qui cherchent à renverser par les armes la jeune république et venger la mort du roi Louis XVI. C'est pour protéger la 1ère république des coalitions ennemies qu'il est nommé Premier Consul.

Dans la première et la deuxième campagne d'Italie, Napoléon est le serviteur de la Grande Nation, celle qui conquiert pour libérer, qui impose aux pays conquis une idéologie, celle du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Son projet est d'émanciper l'Europe de la tutelle des rois et des seigneurs. La rencontre des patriotes italiens et de l'ambition du jeune général donne naissance à la première république sœur de la république française, la république cisalpine, ancêtre de l'Italie unifiée moderne. En 1796, il dit aux italiens : « peuples d'Italie, nous venons rompre vos chaînes ! » De même dans la confédération des Etats du Rhin. C'est par des républiques indépendantes que l'Europe se transforme en adoptant le modèle français.
En 1804, le Consul devient empereur et tourne alors toute son énergie vers la guerre. Comme Charlemagne, les rois deviennent ses vassaux. Il met à la tête des pays ses propres frères qui sont plus des préfets que des rois. Les guerres révolutionnaires deviennent des guerres de conquête destinées à conforter son empire. Il bat successivement l'Autriche et la Prusse avant de s'en prendre à la Russie.
A partir de 1812, l'Europe supporte de plus en plus mal les privations de sucre, de coton, de café, la ruine du commerce maritime imposée par son blocus continental contre l'Angleterre. Le sentiment national va alors changer de camp. On assiste au réveil du sentiment national en Espagne, au Portugal puis dans le Tyrol et en Russie à partir de sentiments anti napoléoniens et anti français.

Les guerres napoléoniennes créent les nations d'Europe d'abord par adhésion aux principes révolutionnaires puis en réaction hostile à l'occupation française.

En Allemagne le mouvement romantique avec Goethe et Schiller, initialement admirateurs de Napoléon, prend de l'ampleur. La nation allemande se crée autour de ses légendes et de la Prusse. La chute de Napoléon est la conséquence directe de la guerre d'Espagne et de la campagne de Russie où des peuples en arme, constitués en nation modernes, se lèvent contre leur occupant.

Napoléon, précurseur de l'Europe moderne
Pourtant l'apport de Napoléon à la construction de l'Europe ne se limite ni aux guerres ni à la création des nations qui en découle. Les grandes institutions façonnées sous le Consulat (1799-2004) le Code Civil, le Concordat, une administration moderne ont été généralisés en Europe par les conquêtes militaires. Partout où il pénètre, de gré ou de force, le Code civil s'installe et le régime féodal s'écroule. La ville de Kassel, capitale du royaume de Westphalie, a consacré récemment une très belle exposition à ce sujet. Ce fut également le thème central d'une exposition à Bonn, cet hiver.

Les destinées du Code civil furent diverses. En Belgique, Luxembourg et Italie, le Code fut intégralement maintenu après 1815. En Allemagne, l'introduction du code dans les états de la confédération du Rhin, dans le royaume de Wurtemberg et en Bavière contribua à la construction du code civil sous Bismarck et il en sera de même dans beaucoup de pays d'Europe et dans le monde, comme au Mexique. Lorsque le régime disparut avec les défaites de 1815 et le Congrès de Vienne, ces avancées furent pour l'essentiel préservées et servirent de base à la construction des nations au 19ème siècle, avant d'être le socle sur lequel s'appuya la construction de l'Europe moderne. La séparation des églises et de l'Etat, la propriété privée des terres ou la protection des enfants par le mariage en sont directement issus. Il n'est donc pas faux d'affirmer que les guerres napoléoniennes ont généralisé des réformes qui ont forgé l'assise de l'Europe contemporaine. C'est une différence fondamentale avec les despotes qui ont ensanglanté l'Europe au 20ème siècle.

Son œuvre politique est une alchimie originale entre volonté de domination et mise en oeuvre des principes révolutionnaires hérités des Lumières. En tous cas si Napoléon n'avait été qu'un héros guerrier vous n'auriez pas célébré avec tant de faste la mémoire de la bataille de Jéna Auerstedt, comme les villes d'Austerlitz ou de Berlin l'ont fait également.

La nation libère ou opprime ?
Il faut s'interroger sur le principe de la nation car la nation reste encore de nos jours un problème dans la construction de l'Europe. Sous la monarchie, le pays se reconnait dans un roi. Les révolutionnaires français de 1789 avec des intellectuels européens comme Fichte ou Hegel qui s'interrogent les premiers sur le principe qui va unifier des citoyens désormais libres et égaux. La Nation, c'est la représentation collective qu'ont d'eux-mêmes les citoyens. Un grand intellectuel français, Ernest Renan donne la meilleure définition que je connaisse de la nation : C'est la volonté de vivre ensemble au-delà des différences d'origine, de religion, de race. C'est une vision collective basée sur la liberté individuelle. Les Etats qui se construisent sur les principautés et les monarchies de l'ancien régime trouvent leur principe unificateur dans l'affirmation du fait national.

Le Congrès qui se réunit à Vienne à partir de juin 1814 rassemble les vainqueurs de Napoléon : Metternich pour l'Autriche, Humbolt pour la Prusse, Nesselrode pour la Russie, Castelreagh pour l'Angleterre. L'ordre européen qui sort du congrès est le retour à la situation de l'Europe d'avant la révolution française. Il permettra cinquante années de paix relative, avant que la Prusse développe sa volonté de construire un nouveau Reich allemand.

Mais après le Congrès de Vienne, les nations poursuivent leur émergence dans toute l'Europe : la Prusse, la Russie, l'Autriche-Hongrie, l'Italie, la Turquie. Pour survivre, les monarchies en déclin s'appuient sur le principe national. Pourtant il n'y a rien de plus contraire à la monarchie que l'affirmation de la nation qui met en avant des individus libres et égaux.

Cette contradiction avait été fatale à Napoléon 1er renversé par les nations qu'il avait encouragé. Quelques décennies plus tard, elle sera fatale au gouvernement de Napoléon III en France et à celui de l'empereur Guillaume II en Allemagne. L'un et l'autre périront par la guerre entre les nations qu'ils ont encouragées pour assoir leur pouvoir. L'empire prussien a été emporté, comme l'empire napoléonien, par la guerre. Ces régimes despotiques ont disparu, mais la nation allemande comme la nation française ont survécu.
L'équilibre géopolitique de l'ancien régime reposait sur les pactes de famille entre dynasties européennes. L'équilibre des nations repose jusqu'au lendemain de la seconde guerre mondiale sur la force. La guerre est le moyen par lequel se résout la contradiction entre la monarchie et le fait national.

La fin du 19ème siècle et la première moitié du 20ème siècle sont des périodes noires pour l'Europe. La volonté de vivre ensemble dans le nouveau cadre national ne trouve pas d'autre forme d'expression que la volonté hégémonique sur d'autres nations ce qui conduit inévitablement à la guerre. La nation se définit alors par rapport à d'autres nations et non par rapport à elle-même. La nation, principe émancipateur, peut devenir principe dominateur quand il est trop faible pour exister sans l'unification artificielle par la haine ou la peur qu'un peuple inspire à un autre. Seul la démocratique peut assurer la paix entre les nations. Il a fallu deux siècles pour l'apprendre.

Je ne rentrerai pas dans le détail des conflits nationaux qui ont ensanglanté notre continent : la guerre de 1870, la 1ère et 2ème guerre mondiale. Chacun est une tentative de revanche sur l'autre au prix d'une surenchère nationaliste et de millions de morts. Pendant deux siècles, l'ambition européenne cesse d'exister autrement que par la guerre.

Mais ces conflits ont eu une issue favorable : la construction une paix durable par la volonté de bâtir l'Europe.

Les premiers pas de l'Europe avec la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier reprenaient une méthode éprouvée : se fixer des objectifs limités mais concrets. Il fallait assurer l'approvisionnement de l'Europe en charbon et en acier, deux matières indispensables au lendemain de la guerre.

Cet évènement est si important que le jour de la signature du pacte, le 9 mai 1950, est devenu la journée officielle de l'Europe. Il fut suivi du lancement d'Euratom et de la Communauté économique européenne, ancêtre de l'actuelle Union Européenne.

En conclusion,
Les deux siècles précédents de l'histoire européenne ont montré que la nation a été le point de passage obligé entre l'Europe des empires et l'Europe des peuples.

La nation a permis de transformer les sujets en citoyens mais elle a aussi servi d'alibi aux appétits des despotes.

Seul des régimes démocratiques permettent à la nation de vivre en paix.

Jusqu'au lendemain de la deuxième guerre mondiale, plus rien n'a été fait pour les peuples d'Europe depuis les institutions civiles de Napoléon deux siècles auparavant.

Enfin surgit du chaos de la seconde guerre mondiale un projet radicalement neuf dans l'histoire du monde : celui d'une nation européenne commune à des nations en guerre.

La construction d'une maison commune pour tous les européens est souhaitée par la grande majorité des citoyens d'Europe d'aujourd'hui.

Les nations héritées du 19ème siècle n'ont plus d'avenir. Seul l'Europe peut répondre aux grands défis qui nous attendent : la résolution de la crise de la dette publique, le réchauffement climatique, l'épuisement des ressources énergétiques primaires.

Les peuples le sentent inconsciemment et ils sont en avance sur leurs gouvernements qui répondent avec retard et prudence à leurs aspirations.

Les Grecs sont mécontents du plan d'austérité qui leur est imposé. On le serait aussi à leur place. Mais c'est parce qu'il n'y a pas eu assez de conscience européenne qu'ils doivent maintenant se serrer la ceinture.

Cette crise doit déboucher sur une meilleure gouvernance économique de l'Euro zone. Chacun sait qu'il n'ya pas de monnaie commune sans politique économique, industrielle et sociale commune.
Devant l'aggravation des défis de notre temps, il faut aller plus vite et plus loin dans l'intégration de nos politiques. Il faut que le gouvernement de l'Europe parle directement aux citoyens.

Je suis toujours surpris en visitant les bureaux des institutions européennes à Bruxelles ou à Strasbourg et de ne voir que des bâtiments ultra modernes sans âme comme si le gouvernement européen n'était qu'une froide bureaucratie.

Il est pourtant le dépositaire de notre âme commune.

C'est par la conscience de l'histoire, de la culture, de la civilisation, de nos déchirements du passé que nous prenons conscience de notre communauté de destin, que nous écrirons nos histoires d'une même main.

La culture apaise les craintes, dégage les horizons et rend tous les sacrifices possibles.

Soyons très attentifs à l'histoire et à la culture car, comme le dit René Char, un grand poète français : cet héritage n'est précédé d'aucun testament.

Charles Napoléon
Président

28.06.2011

NAPOLEON, PERE FONDATEUR LA REPUBLIQUE

J'ai toujours été surpris que Napoléon soit absent des manuels traitant de l'histoire de la République comme des affiches présentant la galerie de portrait des chefs d'Etat depuis le début de la République. Je sais que cet étonnement est partagé par des historiens étrangers, anglais notamment, peu suspects de sympathie à son égard. Je vais essayer de vous expliquer pourquoi.

Pour nier le caractère républicain de son œuvre, ses adversaires mettent en avant l'absence de participation du peuple aux décisions de son gouvernement, son caractère dictatorial, l'instauration de l'empire héréditaire en 1804.
Que valent ces arguments ?

Plan de l'exposé :

  1. Depuis la société athénienne, République rime rarement avec Démocratie.
  2. Si les institutions napoléoniennes n'ont pas fait la part belle à la souveraineté nationale il est abusif de dire qu'elle en a été entièrement absente.
  3. Une république sous les ors de l'Empire.
  4. Les sources du déni sont à chercher dans les orientations politiques des bonapartistes au début de la 3ème République.

1 - Historiquement République ne rime pas avec Démocratie

La République est un système politique dans lequel la souveraineté appartient au peuple soit directement soit par l'intermédiaire de représentants élus. La légitimité de la Monarchie procède de l'hérédité et, en France, sous l'ancien régime, du droit divin.

Dans la cité grecque idéalisée, les termes de République et de Démocratie sont synonymes.
De multiples exemples démontrent qu'il y loin de la théorie à la réalité et que le lien entre République et Liberté n'a rien d'automatique à commencer par le fonctionnement réel de la cité athénienne qui était en réalité une République aristocratique (du grec, aristos, meilleur, excellent, et kratos, le pouvoir, l'autorité).

La République romaine qui désignait chaque année ses consuls comme les Républiques de Gênes ou de Venise leurs Doges étaient des républiques patriciennes où le pouvoir n'appartenait pas au peuple mais à une oligarchie de citoyens.

République romaine dont Bonaparte magnifiera les vertus et admirera son magistrat le plus fameux : Jules César, général, consul, proconsul puis dictateur à vie avant de terminer sous le stylet de Brutus qui voulait l'empêcher de se faire roi. Ce coup salvateur des libertés ne peut faire oublier que le régime de César n'avait en rien respecté la liberté de ses citoyens qu'il gouvernait avec une poignée de fidèles et de nombreux clients pour à son profit exclusif.
Plus récemment, il y eut la République monarchique. L'expression est de Maurice Duverger, juriste et professeur de droit, pour désigner le régime du général de Gaulle. Son pouvoir personnel cadrait parfaitement avec l'image d'un monarque républicain. Ses successeurs ont amplifié ses pratiques. L'actuel Président de la République gouverne sans avoir de compte à rendre au Parlement.

A l'inverse des exemples qui précèdent, certaines monarchies constitutionnelles, à l'exemple de l'Angleterre, font référence en matière de libertés individuelles et publiques. L'Habeas Corpus existe en Angleterre depuis 1679. En remontant dans le temps, on voit que le principe électif était à la base de la désignation des monarques en France avant l'avènement des Capétiens et que les rois de Pologne étaient plus récemment encore désignés par le suffrage de leurs pairs.

En France, les monarchies de l'ancien régime ne sont jamais parvenu à accepter le principe de contre pouvoir (voir les débats pour la convocation des Etats-Généraux et l'hostilité du roi à accepter leur transformation en Assemblée Nationale). Elles sont donc restées des monarchies absolues. Louis XVI en a perdu le sceptre et la tête. Son frère cadet Louis XVIII et ses deux successeurs ont bien tenté de rattraper le retard, mais la République aura pris le pas et leurs personnalités médiocres décevront leurs partisans. Ils seront renversés par le peuple de Paris en 1830 et 1848.

La Première République (septembre 1792 et mai 1804) est le régime sous lequel Bonaparte a gouverné la France pendant 5 ans. Elle n'est pas exemplaire en matière de liberté. Bonaparte fera croire que c'est pour la sauver de la tyrannie qu'il fait le coup d'Etat de Brumaire !
L'abolition de la royauté (depuis le 4 septembre 1791, monarchie constitutionnelle) date du 21 septembre 1792, de la première séance de la Convention nationale qui vote à l'unanimité.
Elle est proposée par le député de Paris, Jean-Marie Collot d'Herbois qui ne rencontre guère de résistance. Ecoutons L'abbé Henri Grégoire, évêque constitutionnel de Blois tonner : Qu'est-il besoin de discuter quand tout le monde est d'accord ? Les rois sont dans l'ordre moral ce que les monstres sont dans l'ordre physique. Les cours sont l'atelier du crime, le foyer de la corruption et la tanière des tyrans. L'histoire des rois est le martyrologe des nations ! La République est née.

La 1ère république se divise en 3 périodes :

  • la Terreur, de septembre 1792 à juillet 1794, où l'essentiel du pouvoir appartient au Comité de Salut Public dominé par les Montagnards ( 6 avril 1793- 27 juillet 1794). Le procès du Roi commence devant la Convention le 11 décembre 1792 (exécution le 21 janvier 1793) et marque le début d'une lutte à mort entre Girondins et Montagnards pour le contrôle de l'Assemblée et de la Révolution. La chute de Robespierre, le 8 thermidor an II (26 juillet 1794) marque la fin de cette période.
  • Le Directoire, entre le 26 octobre 1795 et le 9 novembre 1799, fondé sur la Constitution de l'an III.
  • Le Consulat, régi par la Constitution de l'an VIII entre le Coup d'État du 18 brumaire et le couronnement de Napoléon Ier (10 novembre 1799 au 18 mai 1804) .

Quelle est l'originalité de ces gouvernements ?

Pour la première fois en France est fondé un régime politique qui confie la souveraineté au peuple.

Les premières élections avaient auparavant désigné l'Assemblée Législative de 1791 (suffrage censitaire sur 24 millions de citoyens, 4,3 sont appelés aux urnes) puis la Convention de 1792 qui avaient appelé 7 millions de citoyens aux urnes (moins de 1 million se déplaceront).
Dans la tradition politique française, il y a une sorte de transitivité entre Liberté, Egalité et Fraternité. C'est l'abolition des privilèges et la lutte contre les inégalités (Egalité) qui guident les révolutionnaires de 1789, plus encore que la conquête des libertés. Qu'est-ce que la Nation ? (Renan) : la volonté de vivre ensemble (Fraternité) au-delà des différences d'origine, de religion et de race. Pour s'exprimer, cette volonté suppose un consentement libre (Liberté).
Le monarque règne sur des sujets qui n'ont pas de liberté politique et ne peuvent donc pas adhérer à la nation fraternelle et moins encore se représenter collectivement comme membres de cette Nation. Chateaubriand, monarchiste libéral, oppose le goût des Français pour l'égalité au goût des Anglais pour la liberté.

2 - Si les institutions napoléoniennes n'ont pas fait la parte belle à l'expression de la souveraineté nationale il est abusif de dire qu'elle en a été entièrement absente.

Certes, les constitutions qui vont se suivre pendant les 15 années de son pouvoir vont peu à peu limiter le rôle du suffrage universel : Constitutions de l'an 8 (à Röderer : il faut qu'une constitution soit brève et obscure) de l'an 10 (Consulat à vie), de l'an 12 (Empire) avant le projet avorté de retour à l'empire libéral de 1815.

Tout commence bien : au lendemain de Brumaire, les 3 consuls jurent d'être fidèles à la république une et indivisible, fondée sur l'égalité, la liberté et le système représentatif. La 1ère République avait bien couvert la Convention, la dictature de salut public de Robespierre et le Directoire !

Il rassemble les Français : Je ne suis ni bonnet rouge ni talon rouge, je suis national. J'aime les honnêtes gens de toutes les couleurs. Par la fin de la guerre civile, le compromis avec les insurgés royalistes de Vendée. Chaptal note avec humour qu'au premier conseil des ministres se côtoyaient des hommes qui, quelques années plutôt, se seraient envoyé à l'échafaud ! Il cherche à éviter : un nouveau Thermidor qui amènerait Louis XVIII et le retour des Jacobins qui s'étaient imposés à la fin du Directoire.

La Constitution de l'an 8 instaure un suffrage censitaire et semi universel (sans les femmes !) : les électeurs réunis au chef lieu de canton désignent le 10ème d'entre eux pour former une liste de notabilités communales qui désignent à leur tour des notabilités départementales puis nationales. Sur ces listes, le pouvoir choisit enfin les fonctionnaires communaux et départementaux et les membres des assemblées nationales (Conseil d'Etat, Tribunat, Corps législatif, Sénat)

Le Premier Consul qui avait failli échouer devant le Conseil des Cinq Cent où on avait crié hors la Loi le dictateur, encore pétri de sentiments républicains, conscient de la faiblesse de sa légitimité, instaure le plébiscite (on parle alors d'une République plébiscitaire). La Constitution de l'an 8 est approuvée par 20% du corps électoral (ouverture de listes nominales avec colonne de oui et de non), la Constitution de l'Empire (an XII), par 40%. Il est vrai qu'une fois Empereur, le peuple ne sera plus consulté. L'expérience nous a appris que les plébiscites ou les référendums qui sautent par-dessus la représentation nationale permettent de manœuvrer l'opinion publique plus que de connaître son état réel !

Le Consulat à vie (1802) transforme le régime en une nouvelle République inspirée par la dictature de salut public de César. Lucien Bonaparte la théorise dans un ouvrage que son frère n'appréciera pas : Parallèle entre César, Cromwell, Monk et Bonaparte.

Ce pouvoir reste fragile. Il dépend du sort des batailles. Il n'y aurait pas eu l'Empire sans Austerlitz. Et il ne manquait pas de généraux (Moraux, La Fayette, Bernadotte) pour le ramasser en cas de décès brutal du chef.

Par l'instauration de l'hérédité, la Constitution de l'Empire (1804) marque institutionnellement la fin de la République. Même si l'article 1er proclame : « le gouvernement de la république est confié à un Empereur qui prend le titre d'Empereur des Français » ; même si le préambule insiste sur la défense des acquis de la révolution (biens nationaux) ; même si la monnaie évoque à l'avers « Napoléon Empereur » et au revers « République Française » jusqu'en 1809 ; même si le 2 décembre, au couronnement, l'Empereur jure une fois encore son attachement aux acquis de la Révolution. Mais les règles de dévolution sont celles de la Monarchie.

A partir de 1804, on revient aux formes de l'ancien régime : l'apparat, la garde consulaire, les chasses et messes à St Cloud, les particules, l'étiquette. La Légion d'Honneur n'a-t-elle pas été dénoncée comme l'esquisse d'une nouvelle noblesse ?

Après César, c'est désormais la référence à Charlemagne, chef du Saint-Empire Romain d'Occident. Après Austerlitz, l'empereur d'Autriche perd son titre et devient simple roi. Napoléon accrédite l'idée qu'il prend sa succession à la tête du Saint-Empire d'Occident. Il s'est entièrement coulé dans le moule du monarque. Il est devenu le monarque le plus puissant de son temps.

A Tilsitt, NB partage l'Europe avec le tsar de Russie et convoque à Erfurt les roitelets d'Allemagne qui sont devenus ses protégés. Il a beau affirmer sous le regard ébloui de ses convives J'ai commencé ma carrière à Marengo comme simple sous-lieutenant (ce n'est pas tout à fait vrai) on est en bien loin de la République et du sous lieutenant jacobin qu'il avait été !
Pourtant Napoléon termine la Révolution en gardant ses acquis et non pas en la détruisant (ce n'est pas la Restauration) J'ai refermé le gouffre de l'anarchie et débrouillé le chaos, j'ai désouillé la Révolution - Le Mémorial.

Mme de Staël et Benjamin Constant ont raison de protester contre les atteintes à la liberté de la presse (NB rédacteur en chef du Moniteur) mais les proscrits sont peu nombreux (17 en 15 ans de gouvernement). Les crimes politiques également, à part l'exécution du duc d'Enghien et probablement du général Moreau. NB peut affirmer dans Le Mémorial : Mon gouvernement est étranger au crime.

Sa tentative de trouver une voie moyenne entre la république jacobine et la monarchie (comme l'on fait avant lui Mirabeau, Lafayette) l'aura déporté vers la Couronne. Ce sera la cause de l'échec de son système : le lien entre la France et son monarque a été définitivement tranchée par l'exécution du roi. La création d'une nouvelle dynastie était impossible après la Révolution. Robespierre n'avait fait que constater les faits lorsqu'il avait dit au procès du roi : sa mort est nécessaire pour que la révolution triomphe. En avril 1814 (déchéance par le Sénat et abdication) son fils, le Roi de Rome, ne règnera que quelques jours, pour la forme. Il n'y a pas de bonapartisme possible sans Bonaparte !

Mais l'histoire bégaye, un roi revint. Il apparut légitime aux monarchies européennes coalisées et victorieuses avec les nobles qui, selon l'expression de Talleyrand, avaient tout oublié et rien appris. C'est le peuple qui mettra fin par les Trois Glorieuses au règne de son successeur Charles X, puis en 1848 de son successeur Louis-Philippe. Avant la 2ème République, le retour d'un Bonaparte et un nouvel échec du pouvoir personne qui débouche sur la 3ème République proclamée en 1872.

3 - Une République gouvernée par un Empereur : Napoléon, Empereur et République Française sont-ils incompatibles ?

A défaut d'en avoir les apparences politiques, son gouvernement mène une politique républicaine. Car en même temps que la Liberté, il organise et codifie l'Egalité.
De même que la société et l'économie chinoise évoluent vers l'Occident sous un régime communiste de parti unique, la société du Consulat et de l'Empire évolue vers l'Egalité et plus de Liberté sous un gouvernement qui a repris les apparences de l'Ancien Régime.
Les caractéristiques du gouvernement républicain sont là :
NB exerce son pouvoir personnel au nom d'une conception de l'intérêt général. Nulle institution n'illustre mieux cette volonté que le conseil d'Etat (Molé, Portalis père et fils, Régnault de St Jean d'Angély, Bigot de Prémeneu, Boulay de la Meurthe). Je rappelle la probité de l'homme, et ses talents immenses : « Pour les affaires publiques, administratives et militaires, il faut une forte pensée, une analyse profonde et la faculté de pouvoir fixer longtemps les objets sans être fatigué. » et : « Quant au courage moral, j'ai trouvé fort rare, celui de deux heures après minuit ; c'est-à-dire le courage de l'improviste qui, en dépit des évènements les plus soudains, laisse néanmoins la même liberté d'esprit, de jugement et de décision »
Au nom de l'intérêt général des Français, il crée une nouvelle administration (Conseil d'Etat, préfets, Cour des comptes) « Le cadastre, tel que je l'ai arrêté, aurait pu être considéré à lui seul comme la véritable Constitution de l'Empire »

Il redresse les finances (Gaudin) et jette les masses de granit (code civil, administration, franc germinal jusqu'en 1914...) avec des hommes comme Chaptal ou Cambacérès.

Il développe l'Egalité et des libertés individuelles. J'aime cette instruction qu'il donne à l'un de ses Conseillers d'Etat : Surtout, n'y gênez pas la liberté, et bien moins encore l'égalité ; car pour la liberté, à toute rigueur serait-il possible de la froisser, les circonstances le veulent et nous excuserons ; mais pour l'égalité, à aucun prix. Dieu m'en garde ! Elle est la passion du siècle et je suis, je veux demeurer, l'enfant du siècle ! C'est bien l'ordre de ses priorités, celui de Rousseau plus que de Montesquieu et de Voltaire. Quel monarque français aurait pu tenir de tels propos ?

Le Code Civil (J'ai semé la liberté à pleines mains partout où j'ai implanté mon code civil) le Concordat, le nouveau Code Pénal assurent les libertés fondamentales : la propriété privée, des procès équitables. Les Concordats avec les 3 religions (catholique, protestante, juive) organisent la liberté des cultes et sont la première étape vers la laïcité.

Par ces réformes conduites avec volonté, ténacité et persévérance, il détruit les privilèges de l'ancien régime et jette les bases de la société moderne : l'égalité par l'école, l'université et les élites nouvelles ; la promotion par le mérite ; le progrès social par organisation de l'Etat, les masses de granit, des institutions modernes ; des libertés nouvelles codifiées comme en matière religieuse ou dans la propriété privée des terres.

Il est l'homme clé de la charnière de 80 ans entre la convocation des Etats-Généraux et la défaite de Sedan, de la transition entre la monarchie absolue et la république moderne (démocratique). Dans cette immense lutte du présent contre le passé, je suis l'arbitre et le médiateur naturel - Le Mémorial.

Il a ouvert des chantiers qu'il a laissés à d'autres le soin de parachever dans les domaines essentiels de la vie individuelle, familiale et sociale. Grâce à lui, l'essentiel des réformes voulues par les révolutionnaires de 89 ont pris forme et consistance. Elles ont directement produit la société dans laquelle nous vivons. Il est indiscutablement l'un des pères fondateurs de l'ordre politique qui nous gouverne, la République.

 

4 - A la chute du Second Empire, le refus des bonapartistes de soutenir la République crée une méfiance durable des Républicains à l'égard de Napoléon.

Je n'apprends rien à personne en affirmant qu'après la mort de Napoléon, et la lecture du Mémorial, les romantiques français, les Balzac, Dumas, Vigny, Stendhal, les intellectuels les Sainte-Beuve, les Michelet, les artistes, Berlioz, Delacroix derrière le très républicain Victor Hugo, vont s'emparer de sa mémoire et le transformer en héros de la révolution. Ils sont relayés en Russie par Dostoïevsky et Tolstoï, en Italie par Mazzini et Garibaldi....
Tous ceux-là préparent le terrain qui fera d'un Bonaparte le vainqueur de la 1ère élection d'un président de la République au suffrage universel, en 1848. C'est un inconnu qui porte un grand qui nom évoque l'ordre, la gloire et la prospérité dans les campagnes. Il gagne avec 74,2% des suffrages exprimés (LNB 5,4 M, Cavaignac 1,5 M, Ledru Rollin 370 000, Raspail 36 000, Lamartine 17 000)

Pendant son gouvernement le parti républicain émerge comme la principale force d'opposition avec Thiers, Jules Ferry et Gambetta proches du dernier Premier Ministre de Napoléon III, Emile Olivier. Les dernières élections de 69 témoignent d'une montée des républicains. L'Empereur met en place un gouvernement libéral autour d'Emile Ollivier et organise un plébiscite (mai 1870) sur une constitution plus libérale qu'il gagne haut la main par 7,4 M de suffrage contre 1,6. Nous sommes à 4 mois de Sedan ! La roche tarpéienne est proche du Capitole !

Après la défaite, l'exil en Angleterre et la mort de Napoléon III (9 janvier 1873) les bonapartistes sont confrontés à la question de la République : participer ou non aux élections, la combattre ou la soutenir ?

Au lendemain de Sedan (septembre 1870) Gambetta avait frappé d'inégibilité le personnel politique et administratif du régime dont la déchéance avait été votée en mars 1871. Mais dès l'année 1872, les bonapartistes présentent des candidats aux élections nationales. 75 députés sont élus en 1875 (la moitié de l'opposition de droite) et 104 en 1876, marquant le retour d'un bonapartisme populaire, paysans, petit peuple citadin, ouvriers parisiens. Dans la Nièvre, les mineurs de Decize se mirent en grève en 1875 au cri de Vive Napoléon IV ! Cette embellie sera de courte durée. Pourquoi ?

Les clivages politiques au sein du parti bonapartiste l'Appel au peuple nous sont connus par les travaux de l'américain John Rothney. Une droite réactionnaire qu'il qualifie de droite Coblence entretient des relations étroites avec les monarchistes légitimistes. Elle est conduite par Paul Granier de Cassagnac puis par son fils, propriétaires de L'Autorité, un journal qui se fait bientôt connaître par ses imprécations anti parlementaires. Le Prince Impérial, fils de l'empereur déchu, exilé, décalé par rapport au siècle, entouré de nostalgiques de l'Empire, sous l'influence de sa mère, l'Impératrice Eugénie, catholique conservatrice, se rattache à cette faction. Au centre du parti, une plaine dirigée par Rouher le vice empereur revendique l'héritage de 1789 et rassemble les tenants d'un césarisme démocratique. A gauche, la Montagne, proche des républicains, populaire et anti cléricale est dirigée par mon arrière grand-père, le prince Napoléon. Elle est très minoritaire. Pour lui, le principe de souveraineté nationale se confond avec le droit qu'a le peuple de désigner son chef. Il sera écarté du parti à la mort du prince Impérial en 1879. L'impératrice Eugénie et Rouher monteront son fils Victor contre lui.
La conclusion est donnée par René Rémond dans sa fameuse Les Droites en France : le drame du bonapartisme fut que le courant réactionnaire finit par l'emporter.
Les ministres et hauts fonctionnaires de Napoléon III avaient été recrutés parmi les notables de Louis Philippe et non parmi les Jacobins rescapés de la Terreur qui siégeaient autour de Bonaparte.

Issus pour la plupart de l'aristocratie ancienne ou nouvelle et de la haute ou moyenne bourgeoisie, les membres du parti sont d'anciens hauts fonctionnaires du Second Empire, défenseurs des positions qu'ils avaient acquises, appréciant mal l'évolution de la société, soucieux de la restauration des privilèges disparus. Hostiles à la République qui avait été hostile à l'Empire, ils appelèrent à l'alliance avec les monarchistes (qui reprirent à leur compte le principe plébiscitaire).

Alliance contre nature des Légitimistes contre les tenants de 1789. Alliance politiquement suicidaire. Le résultat ne se fit pas attendre. Aux élections de 1893, ils furent réduits à 12 députés. Ils seront encore 12 dans la chambre Bleu Horizon de 1919. Leur chef, mon grand-père, le prince Victor attendra 1910 pour proclamer son ralliement à la République. Il ne resta qu'un député, Taittinger, aux élections de 1924, le Bonapartisme était mort.
L'électorat conservateur s'était réfugié dans le courant national-populaire incarné par le Boulangisme (général jacobin poussé par Clémenceau, ministre de la guerre, partageant les idées de la gauche radicale en 1889) avant d'aller vers les ligues de 1930. L'électorat républicain se retrouva naturellement chez les radicaux-socialistes.

Le courant politique monarchiste résista mieux. Il eut des députés jusqu'à la veille de la 2ème guerre mondiale. Les électeurs conservateurs préférèrent l'original à la copie.

Les donnés de cette erreur politique sont parfaitement expliquées par Plon-Plon, le Prince Napoléon (fils aîné du roi Jérôme: Plon-Plon, Michèle Battesti, Perrin, 2010, 554p) dès 1883 :
Il y a, écrira-t-il, en plaidant pour l'alliance avec les républicains, deux politiques en présence. Celle des devoirs et celle des usurpations dynastiques. La première est la mienne, dictée par la glorieuse tradition de Napoléon 1er et de Napoléon III. Politique ferme mais ouverte, conciliante, d'apaisement, respectueuses des forces sociales si ébranlées, humaine envers les pauvres, honnête et fidèle avant tout à notre grande Révolution. La deuxième est une politique réactionnaire, cléricale, de haines, de vengeance, d'oppression, provoquant par des vantardises ridicules un appel à la violence, dont les buts et les moyens sont à rejeter absolument.

Et il précise : le règne des Bourbons ne saurait être que le triomphe d'une politique réactionnaire, cléricale et antipopulaire. Le drapeau de la Révolution abrite seul, depuis près d'un siècle, la gloire et les douleurs de la France.

N'est-on pas au cœur de l'impossibilité de réaliser la synthèse entre la monarchie et la république sans un Bonaparte ? Par définition, le bonapartisme est le projet d'un homme. C'est sa force, mais aussi sa faiblesse.

L'allergie de la majorité des Bonapartistes à la 3ème République, leurs alliances politiques avec les monarchistes, leur glissement progressif vers la droite anti parlementaire renforça durablement l'hostilité de beaucoup de Républicains au Coup d'Etat de 1851 (rôle de Victor Hugo).

Ces données expliquent, mieux que l'absence de démocratie dans les gouvernements de Napoléon, mieux que les morts de ses campagnes (bilan de Verdun 700 000 morts), pourquoi la République n'a plus reconnu Napoléon Bonaparte comme l'un des siens. Voici pourquoi ma famille fut exilée en 1886 dans une proscription qui touchait d'abord la famille royale. Elle explique enfin la manière dont Napoléon a été traité dans les manuels scolaires de l'enseignement républicain et on sait les difficultés qu'ont éprouvé les historiens français à présenter son œuvre de manière objective jusqu'à une période récente.

On se prend à rêver au régime qui serait né d'une alliance entre les Républicains socialistes et Radicaux de Gambetta, de Jules Favre, d'Arago et de Clémenceau et le mouvement bonapartiste, alliance naturelle autour des principes de 1789 contre les conservateurs partisans du retour à l'ordre ancien. Une sorte de démocratie autoritaire à vocation sociale, préfigurant la 5ème République ... Mais c'est un autre sujet !

C'est désormais à la science historique de rétablir la vérité : si Napoléon n'a pas un républicain au sens contemporain du terme (et comment aurait-il pu l'être ?) c'est l'un des hommes qui a le plus puissamment contribué à jeter les bases de la République, c'est l'un de ses pères fondateurs.

En conclusion

Je voudrais livrer quelques réflexions de Plon-Plon sur l'œuvre de Napoléon qu'il connaissait bien (il avait été chargé par Napoléon III de la première publication de l'intégralité de sa correspondance). Extraits de Napoléon et ses détracteurs (en réponse à Hippolyte Taine) écrit avec le concours de Fréderic Masson :

Dans Paris soulevé, il a affirmé à coups de canon la république contre la Royauté. Partout où Napoléon laisse se rétablir les vieilles royautés...il est certain que ce sont ses ennemis qu'il aura derrière lui et qui, au premier échec se jetteront contre la France.

Oui, dans le système napoléonien de 1809 à 1813 on est à l'aise pour critiquer. Certaines institutions sont restées inachevées, d'autres ont été exagérées. La noblesse impériale, dont la conception a été grande, a eu un résultat fatal. Elle s'est presque toute ralliée aux ennemis de son fondateur.
Quand on compare son œuvre civile à ses institutions politiques, on voit bien qu'il se réservait le soin d'achever l'édifice dont il se bornait à jeter les fondements. Il avait compris que sur ce sol mouvant on ne pouvait pas encore asseoir une organisation définitive et qu'il fallait laisser à la démocratie le temps de fixer ses conquêtes avant d'arrêter la forme dans laquelle elle trouverait ses garanties et ses droits.
Le problème politique reste donc entier, c'est à notre génération qu'il appartient de le résoudre. Je demeure convaincu qu'il y a dans cette œuvre immense et inachevée l'idée fondamentale, le principe essentiel du gouvernement de la démocratie française.


Il n'y a ni virgule ni iota à changer.

Charles Napoléon

NAPOLEON ET L'EUROPE

Napoléon n'est évidemment pas un européen au sens où nous le sommes aujourd'hui.

Il avait certes l'idée que les nations d'Europe - dont les frontières, assez floues, pouvaient comprendre la Russie et même l'ancien empire de Byzance - partageaient des intérêts communs, notamment sur le plan historique, culturel, économique et colonial. Il voulait rassembler les occidentaux et il était un des rares hommes de son temps à connaître personnellement d'autres cultures non occidentales depuis qu'il avait fait campagne en Egypte, en 1799.

Mais sa conception de l'Europe ressemblait davantage à celle de Charlemagne qu'à celle de Jean Monnet et Robert Schuman. Pour lui, elle devait se construire autour de la France et de son empereur, comme elle s'était construite autour de Karolus Magnus dans son empire d'Occident. Ce Charlemagne dont il ne cessait de se réclamer.

Autant dire que le projet était, par construction, voué à soulever les nations qui n'entendaient pas se soumettre et donc portait en lui le germe de conflits. Ce projet est donc bien loin de la présente union des 27 nations européennes bâti autour d'une volonté de paix et de respect mutuel.

Mais les grandes institutions façonnées par Bonaparte sous le Consulat : le Code Civil, le Concordat, une administration moderne, le consistoire juif, directement issus des travaux de l'Assemblée nationale née en 1789 et des idéaux du siècle des lumières, ont été diffusées dans les nations d'Europe par les guerres de l'empire.

Lorsque le régime disparut avec la défaite de 1815 et le traité de Vienne, elles furent pour l'essentiel préservées dans chaque pays et servirent de base à la construction des nations au cours du 19ème siècle, avant de devenir le socle commun sur lequel s'appuiera la construction de l'Europe moderne.

En ce sens, Napoléon peut à juste titre être considéré comme un des pères fondateurs de notre Europe. Il peut faire l'objet d'une vision partagée entre tous les peuples d'Europe, de leur « récit » commun.

C'est la raison d'être de notre fédération.

 

Charles Napoléon
Président de la Fédération

APRES Pultusk ...

EDITORIAL de Charles NAPOLEON, Président de la FECN

Après la Roche s/Yon, Ajaccio, Waterloo, Iéna, notre Fédération vient de tenir les 5,6 et 7 octobre dernier son assemblée Générale annuelle à l'invitation de l'un de ses membres prestigieux : la ville de Pultusk.

Notre fédération a connu un exercice particulièrement actif et je tiens à en remercier tous ceux qui ont œuvré à son service.

Notre fédération est encore jeune - 3 ans d'âge - et nous sommes dans une phase où nous apprenons encore à travailler ensemble, où nous mettons en place nos outils, où nous mettons en place nos premiers projets. Pour maintenir un lien constant entre nous, nous tenons une réunion téléphonique de coordination chaque mois.

Nous voulons être efficaces et proposer rapidement à nos concitoyens des actions concrètes et visibles, mais il nous faut aussi jeter des bases solides pour permettre un développement futur harmonieux. Ceux qui ont l'expérience des projets transnationaux savent que cette phase préalable est longue.

Je voudrais brièvement rappeler pour nos nouveaux adhérents que la fédération a vu le jour le 3 décembre 2004 à Ajaccio. Nous avons tenu en octobre 2005 une assemblée générale à Waterloo et en 2006 à Iéna.

Nous sommes heureux d'être reçus aujourd'hui par la ville de Pultusk qui commémore en même temps le passage de Napoléon 1er dans ses murs, il y a deux siècles.

Au nom de la Fédération, je voudrais remercier M. Wojciech Debsski, le Maire de Pultusk et Krzysztof Ostrowski, adjoint au maire et directeur à l'Ecole des Sciences Humaines de Pultusk qui ont organisés ces journées.

MISE EN PLACE DU RESEAU DES CITES

La tâche prioritaire que nous nous étions fixés lors de notre précédente Assemblée Générale à Iéna, le 14 octobre 2006, était d'organiser la fédération sur des bases solides autour des 3 pivots français, italiens et allemands. Les vice-présidents régionaux d'Italie et d'Allemagne - les maires des villes de Cairo Montenotte et d'Iéna - ont eu un rôle particulièrement actif en 2007 pour mettre en place l'association dans leurs pays respectifs. Je me suis déplacé le 3 mars dernier à Cairo et hier, le 3 octobre à Iéna, pour rencontrer des commues italiennes et allemandes qu'ils avaient réunies.

Je voudrais remercier particulièrement Anja Schwind de la ville de Iéna, et Franco Icardi de Cairo Montenotte. Je voudrais remercier Danielle Bernardini qui, avec Clotilde Virgile, et en relation avec Jean-Yves Clément de la Roche sur Yon, assurent le secrétariat du pôle Français.

Je souhaite qu'en 2007/2008, un nouveau pôle se crée ici en Pologne autour de la ville de Pultusk, pour développer la fédération vers d'autres villes polonaises et vers l'est. Comme vous le savez, le tsar Alexandre 1er avait beaucoup impressionné Napoléon avant de mettre en œuvre une stratégie qui sonnera le glas de l'empire et tenir une place importante dans l'organisation de l'Europe après le congrès de Vienne.

Je serai fin octobre à Saragosse en Espagne pour une conférence sur la guerre d'Espagne où le maire m'a fait savoir son intérêt pour la fédération. Des contacts se poursuivent avec le Portugal et la ville d'Alexandrie en Egypte. D'importantes perspectives de développement sont devant nous.

LE SITE INTERNET

Support du réseau, notre site Internet multilingue (français, anglais, italien, allemand) www.napoleoncities.eu est désormais en activité. Nous devons poursuivre son enrichissement en information sur les villes.

Mais surtout, je souhaiterais qu'il soit désormais alimenté en permanence par l'annonce des manifestations historiques, culturelles, commerciales relatives à la période napoléonienne dans toutes nos cités.

Aussi, je vous propose que nous consacrions en 2007/2008 un budget particulier pour cette mission qui fera de notre site un lieu de référence européen incontournable.

CULTURE 2007

Nous avons beaucoup travaillé au cours de l'année pour répondre à l'appel à projet européen Culture 2007. Il est important que nous puissions mettre en place un label culturel spécifique pour nous permette de développer et de promouvoir des actions d'animation et de valorisation de notre héritage commun.

Comme il est essentiel que notre association puisse bénéficier d'un label européen.

Pour l'appel à projet Culture 2007, des engagements financiers de 2 ans ont été pris par les communes candidates au projet. Je voudrais les en remercier au nom de l'association.

Nous avons désormais mis toutes les chances de notre côté. Nous serons fixés avant la fin de l'année sur le sort de notre candidature.

TOURISME 2008

Le pass donnant droit à des réductions pour les citoyens de nos villes a constitué une première étape de notre projet touristique. Il doit être amélioré et davantage utilisé.

Nous souhaitons que l'année à venir soit consacrée à un effort particulier de promotion du tourisme napoléonien dans nos villes. La conjoncture mondiale d'arrivée sur le marché de nouveaux touristes en provenance d'Asie notamment crée une occasion exceptionnelle pour l'association.

Je souhaiterais que nous réunissions les offices du tourisme de nos villes afin de développer les visites de nos villes par les citoyens de nos cités et que nous organisions des circuits touristiques en relation avec les professionnels du secteur.

Pour réussir, il faudrait q'une ville prenne plus particulièrement en charge le volet touristique des activités de la fédération.

PARTENARIATS PRIVES

Enfin, nous allons au cours de l'année prochaine resserrer les liens de la fédération avec des partenaires privés. C'est pour nous le moyen d'obtenir de nouvelles ressources financières et d'attacher l'image de l'association à des entreprises innovantes et fortes.

Je vous invite, chers amis membres de l'association, à approuver ce rapport d'activité et à adopter ces propositions pour l'exercice à venir.

 

Pultusk, le 7 octobre 2007

Le Président de la FECN, Charles NAPOLEON